Accompagner ou guider ?

Hier après-midi, pendant le filage de mon parcours dans Saint-Tropez pour ce dimanche (parce qu’il faut bien se rafraîchir la mémoire !), le hasard me fait tomber nez à nez avec un groupe de visiteurs guidé par une dame qui brandissait un drapeau pour qu’on ne la perde pas dans la rue. « Arrêtez-vous ici, j’ai un truc à vous dire ».
 
Amusée et curieuse, je m’installe un peu à l’écart tout en relisant mes notes, et me dis que je vais écouter ce qu’elle leur raconte. Je trouve toujours intéressant de confronter les approches différentes d’un même sujet… et là, je me retrouve confuse.
« Donc ici c’est ce qu’il reste du château du bailli de Suffren, voilà il y avait un château et il ne reste que ça. Et voilà sur cette place c’est l’ancienne école d’hydrographie, parce qu’il y avait une école d’hydrographie à Saint-Tropez. Allez, on y va. »
 
Dois-je rire ? Ou pleurer ? C’est donc ça, les commentaires d’une “visite guidée de Saint-Tropez” proposée par un tour operator ?
 
Le matin-même, j’avais lu une publicité de formation de l’AFPA pour devenir “Accompagnateur de tourisme”, car, je cite « Pour réussir l’accueil des touristes, il faut des professionnels formés ». 7630 € pour 6 mois et demi de formation… oui oui, le “et demi” fait toute la différence. Au-delà de trouver le prix exorbitant (mais finalement, mes 5 ans d’études, loyer et nourriture compris auront coûté bien plus cher à mes parents)… j’ai regardé ce qu’on pouvait bien apprendre en ce temps record.
 
Admissible au niveau Bac (je n’ai rien contre les gens qui n’ont que le Bac heing), on vous apprend apparemment à “animer une visite guidée sur un site naturel, patrimonial et touristique”. Et donc je disais à l’homme guide naturaliste « Mais à quel moment tu apprends à te documenter correctement pour ne pas raconter des conneries ? À quel moment tu as une base solide en histoire ou en nature ou en architecture, selon les sites où tu vas travailler ? Bientôt, ils vont te virer de la nature en disant qu’eux ils ont un diplôme pocket surprise et qu’être homme de terrain depuis 20 ans ça ne vaut rien »
 
Alors hier après-midi, je crois que j’ai eu l’illustration de ce que ça donne… en fait, cette formation ne fait aucun miracle. On vous apprend à accompagner les gens pour faire ce qu’ils auraient pu faire seuls : marcher dans la rue et nommer les bâtiments importants.
 
C’est donc bien être “accompagnateur de tourisme”, savoir organiser le stationnement du bus, l’arrêt aux toilettes, réserver le restaurant et l’arrêt souvenirs. Tout à coup, j’ai beaucoup mieux compris pourquoi quand les agences de voyage m’ont au téléphone, elles ont l’impression que je vis sur une autre planète… et mes conditions ne collent jamais avec leurs obligations.
 
Je limite mes groupes à 25 personnes pour les regarder dans les yeux.
 
Mes parcours ne peuvent pas durer moins de 2h.
 
Et quand je parle à d’autres guides qui me disent “Tu as de la chance de t’offrir le luxe de refuser des groupes plus grands”… ça m’attriste. Ce n’est pas un luxe pour moi, c’est NORMAL.
 

Mais est-ce bien cela que l’on souhaite faire comme offre ? Est-ce bien la meilleure manière de valoriser notre patrimoine d’être à 50 personnes sur un tour de 45 minutes ?

Certains diront “Oui mais avec le programme de la journée pour rentabiliser le bus, on n’a pas le choix”. Mais si tout le monde se mettait à refuser cet abattage pour proposer de la qualité ? Visiter moins mais visiter mieux. On peut bien sûr très bien se contenter de cette formation et la compléter avec ses lectures – parce qu’on est curieux, parce qu’on aime les gens… mais ça représente combien de ‘guides’ ? Et combien au contraire, ne font que répéter une ébauche de texte transmise de main en main, qu’ils personnalisent parfois un peu quand le cœur leur en dit ?
 
Sur cette place, il y a une porte en giroflier aux décors géométriques assez sensationnels. Un bois exotique qui illustre le commerce au long cours qui rayonnait depuis Saint-Tropez, la compétence de navigation des centaines de capitaines formés à l’école d’hydrographie. Même sans chercher à s’étaler un quart d’heure comme je le fais, il y avait matière à faire rêver un peu plus les gens.
 
On va me dire “Mais peut-être qu’ailleurs elle donnait + de détails”… mais sincèrement, ça ne colle pas. Loin de moi l’envie de prendre leur place, parce que gérer l’arrêt du bus, l’arrêt pipi-glaces-souvenirs ne m’intéresse absolument pas. Mais où est le sens dans tout ça ?
 
Où se trouve l’humanité, la poésie, l’évasion. Tout ce qui transporte, fait vibrer, réfléchir, avancer ? Il n’y a pour moi rien de culturel dans tout ça. Juste un planning à remplir, de l’argent à toucher, des bus à rentabiliser, des photos à prendre et des souvenirs à acheter. Du tourisme capitaliste.

Cet article a 1 commentaire

  1. RICHARD Vinca

    Bravo pour ce texte qui est le reflet de ce que je pense en tant que visiteuse.
    Nouveaux habitants du Var, nous avons déjà participé à deux événements guidés par vous et Denis, et franchement nous avons apprécié que ce soit en petit comité (être à portée de voix de vos visiteurs implique forcément un petit groupe) et nous avons également bien retenu vos explications très complètes et intéressantes… la preuve, J’ai tout de suite reconnu la photo de la porte de l’école d’hydrologie à St Tropez tant vos informations nous ont marquées. Vos visites fourmillent de détails et on a justement aimé votre côté « pas comme tous les guides à touristes pressés ». Bref on vous soutient et on reviendra vous écouter dans d’autres lieux à découvrir pour nous ! Un grand Merci.

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